7 articles à la une actuellement

A LA UNE

 
  1|2|3|4|5|6|7  Article suivant >
Imprimez l'article
Patrimoine en danger - 06/09/2010
Un énorme scandale voit le jour à Fréjus dans le département du Var

Datant du Ier ou IIème siècle, l'amphithéâtre antique de Fréjus pouvait contenir jusqu'à 10 000 personnes assistant aux combats de gladiateurs et autres spectacles antiques.

Aujourd'hui, comme Arles et Nîmes, Fréjus utilise son amphithéâtre romain depuis plus d'un siècle comme arènes de tauromachie et salle de spectacle de plein air. De taille plus modeste et architecturalement plus ruinées que celles d'Arles ou de Nîmes, les arènes de Fréjus, classées monument historique depuis 1840, sont apparues de moins en moins adaptées à l'accueil du public tant sur le plan du nombre de personnes que de la sécurité.

La prise en charge de leurs restaurations s'inscrit dans le cadre du Plan Patrimoine Antique lancé en juillet 20011 dans un discours de Michel Dufour2 à l'adresse des élus territoriaux de la Région PACA réunis pour la signature du protocole entre État et structures territoriales. La dégradation du patrimoine antique présent sur le territoire devenait une question centrale à laquelle il était urgent d'apporter enfin des réponses.

Pour mener à bien cette mission, est créée en décembre 2000, l'agence du Patrimoine Antique. Ses missions sont la diffusion de la connaissance des monuments au grand public, la mise en place d'actions culturelles et artistiques, la formation de professionnels nécessaires aux réalisations des travaux mais aussi à l'exploitation des monuments3.

Dès 2001, Francesco Flavigny, Architecte en Chef des Monuments Historiques, procède à l'étude préliminaire aux travaux de restauration et valorisation, puis en 2005, est édité le rapport de l'étude préalable.

De 2003 à 2007, des fouilles sont réalisées sur le site par l'INRAP et/ou les services de la ville (plan patrimoine antique). Ces études ont apporté des éléments de datation, d'architecture ainsi que des débuts de réponses aux questions relatives à la distribution et au fonctionnement de l'édifice. Plusieurs hypothèses antérieures ont ainsi pu être vérifiées ou rejetées.

En 2005, la Commission Nationale des Monuments Historiques donne son aval pour la première tranche de travaux préconisés par Francesco Flavigny qui devra permettre une jauge de 5000 spectateurs. Le projet est un sauvetage de ce bâtiment en processus constant de dégradation.

Suite à l'appel d'offre lancé en juillet 2008, la société Eiffage emporte le lot maçonnerie : la conservation des structures et le réaménagement de gradins ainsi que les équipements techniques associés.

Mais depuis quelques semaines, se découvre un chantier qui étonne plus qu'il ne convainc : les arènes sont en train de se faire "embétonner".

Les services municipaux, l'architecte en chef des monuments historiques, le ministère de la culture et tous les acteurs concernés ont produit et avalisé la destruction de la valeur patrimoniale et de la richesse esthétique d'un bâtiment âgé de 2 000 ans.

Le journal Var Matin4, en 2008, se fait l'écho de la communication municipale au sujet du projet, en reprenant les termes de restauration et de mise en valeur, développement culturel, potentiel d'accueil, protection des vestiges, partage5. En 2008, également, dans les pages de ce journal, Francesco Flavigny, invite à une certaine confiance en son programme qui dépasse la simple conservation. Un an plus tard, dans le même journal6, il finit de nous rassurer complètement j'avais une exigence absolue : respecter le monument originel. Paul Roca, directeur technique chez Eiffage, est l'homme de la situation, il nous parle de délicatesse7.

A chaque étape de ce long processus, chacun a trouvé géniale l'opportunité de se saisir un d'amphithéâtre romain ruiné pour lui redonner, à terme, sa capacité d'accueil originelle de 10 000 personnes.

Tous, sans exception, à chaque validation des étapes d'élaboration du projet, étaient convaincus de l'idée qu'allait se produire, ici, dans ce site, un acte de reconnaissance et de respect envers le patrimoine antique encore jamais conçu auparavant.

Le travail de dégradation est bien engagé aujourd'hui, au point qu'il suscite de vives émotions parmi les media et les personnes sensibilisées au patrimoine architectural. Il faut notamment remercier Émilie Michaud-Jeannin, présidente de l'association Environnement Var, qui remue ciel et terre depuis quelques semaines pour alerter l'opinion publique sur les dégradations patrimoniales dont est l'objet l'amphithéâtre romain de Fréjus.

Aujourd'hui, il semble évident que la sagesse eut été de considérer ce bâtiment comme une relique au sens où les interventions appropriées devaient se réduire à sa seule protection et laisser dans les cartons tout projet de remise en service d'un site qui ne pouvait plus maintenir sa vocation ; et de construire un bâtiment tout neuf pour les corridas et la saison culturelle.

Francesco Flavigny se défend de porter atteinte à la valeur du bâtiment en respect probable à la Charte de Venise8. Il n'y a pas altération de l'ordonnance ou du décor (cf. art. 5). La construction nouvelle a été imaginée avec le respect de l'état d'origine (couleur, volume) (cf. art. 6). Le but de l'aménagement est dicté par reconstitutions d'éléments anciens fondés sur des documents archéologiques sérieux et dont la mise en œuvre sera empreinte de notre époque contemporaine (technique, matériaux...) (cf. art. 9). La démarche semble donc en parfaite harmonie avec l'article 12 Les éléments destinés à remplacer les parties manquantes doivent s'intégrer harmonieusement à l'ensemble, tout en se distinguant des parties originales, afin que la restauration ne falsifie pas le document d'art et d'histoire. Et pourtant nous voulons rester libres de croire que l'esprit du texte pourrait ici avoir subi quelques aménagements.

Car tout de même le résultat est là. Des nappes de béton ont déjà recouvert une partie du site pour installer les futurs gradins sur des structures porteuses stables.

Et c'est surtout là que le bas blesse. La Direction du Patrimoine suite à une visite en juillet dernier a validé la réversibilité de l'intervention, nous apprend Le site internet du Figaro9.

La réversibilité de l'intervention peut avoir ses limites : pour ôter tant de béton, il faudra mettre en œuvre une grande ingénierie mécanique afin de protéger le bâtiment de vibrations causées par la destruction de cette enveloppe. Beaucoup d'argent pour construire en béton en réclame autant ou peut-être plus pour l'enlever. Il ne s'agit pas d'une robe ! Quelle municipalité aura ce courage politique ? Cette réversibilité telle qu'il est possible aujourd'hui d'en deviner les contours est un leurre, une duperie financière et une aberration écologique.

Il est à regretter qu'au cours de l'exercice de prise en charge d'un bâtiment vieux de 2 000 ans, les verrous de sécurité n'aient pas mieux fonctionné. Comment-est-il possible que d'aucuns n'aient jamais émis un avis contraire et ne se soient élevés contre les aberrations patrimoniales du projet ? Où sont les contre pouvoir quant il s'agit de dénoncer une telle catastrophe ? Qui peut se porter partie civile et demander un référé devant un tribunal ? Les questions sont multiples et restent sans réponse sinon celle de centaines de tonnes de béton et de fers continuant de se déverser dans les entrailles de ces ruines antiques.

Ce projet fait craquer les coutures de l'acceptable pour prendre les traits gras de la vanité.

Anne Le Meur, 
Charte Qualité Patrimoine Bretagne

Dossier sur le site de la Ville de Fréjus : cliquez ici
Dossier sur le site de l'INRAP : cliquez ici

Les arènes de Fréjus - Photo Wikicommons 2007 Patricia FidiLes arènes de Fréjus - Photo Wikicommons 2007 Patricia Fidi

Photo Wikicommons 2007 Patricia Fidi

 Les arènes de Fréjus (Var) - Photo Pauline Michaud - Juin 2010Les arènes de Fréjus (Var) - Photo Pauline Michaud - Juin 2010

Photos : Pauline Michaud - Juin 2010

--

1 http://www.culture.gouv.fr/culture/actualites/conferen/duffour-2001/arles.htm
2 Secrétaire d'État au Patrimoine et à la Décentralisation culturelle dans le gouvernement de Lionel Jospin
3 http://www.regionpaca.fr/index.php?id=227
4 http://www.varmatin.com/article/frejus/frejus-amphitheatre-romain-renover-accueillir-conserver
5 http://www.varmatin.com/article/frejus/frejus-amphitheatre-romain-renover-accueillir-conserver
6 http://www.varmatin.com/article/culture-et-loisirs/frejus-travaux-amphitheatre-fin-de-lentracte-au-printemps-2011
7 http://www.varmatin.com/article/culture-et-loisirs/frejus-travaux-amphitheatre-fin-de-lentracte-au-printemps-2011
8 http://www.icomos.org/docs/venise.html
9 http://www.lefigaro.fr/culture/2010/08/26/03004-20100826ARTFIG00349-du-beton-dans-les-arenes-romaines-de-frejus.php

 
  1|2|3|4|5|6|7  Article suivant >
Site réalisé par Malabar Design